Ne tirez pas sur la langue

« Les linguistes ne parlent plus de « langue maternelle », ils disent « langue première ». Ma langue première n’est pas l’hébreu. Mais ma langue première, l’allemand, n’est pas la langue que je maîtrise le mieux, et je ne suis pas la seule dans cette situation ! L’hébreu, c’est cette langue ancienne, cette langue nouvelle. Je ne sais pas… il y aurait beaucoup de choses à dire là-dessus. Mes films tentent de répondre à la question… » (Nurith Aviv, 2008)

La transmission et la perte de la langue sont au cœur des 5 documentaires-essais réalisés par Nurith Aviv que vous pouvez (re)découvrir dans ce coffret DVD (image enrichie de vidéos) :

La langue hébraïque est particulièrement interrogée dans 4 d’entre eux, d’un point de vue à la fois psychanalytique, philosophique et théologique. Au-delà de cette langue particulière, c’est le point de vue de personnes vivant entre plusieurs langues-cultures, plusieurs pays, plusieurs temps, qui m’a intéressée.

1. 2002 – Le passé qui ne passe pas est le sujet du premier, Vaters land/Perte (30 min),  dont on soulignera le jeu de mot (pays du père / patrie ou Vaterland en allemand), méthode chère à la psychanalyse. Il traite de tout ce qui se perd et dont il est difficile de faire le deuil (Freud à l’appui), pour la réalisatrice elle-même, à travers ses parents juifs allemands ayant fui l’Allemagne nazie pour Israël, et pour ses amis intellectuels allemands non-juifs de la génération de l’après-guerre qui doivent composer avec le silence de leurs pères (Hannah Arendt à l’appui).

2. 2004 – Dans D’une langue à l’autre (55 min), Nurith Aviv aborde les langues refoulées, en partie oubliées mais toujours vives, racontées par neuf personnes de différentes origines (Russie, France, Maroc, Hongrie) et professions (poètes, chanteurs, écrivains), mais qui tous travaillent et vivent en Israël. Tous témoignent de la diversité de ses « cultures » et de leur rapport, ambivalent ou conflictuel, entre l’hébreu (et pour certains l’arabe), langue apprise et adoptée mais surtout imposée politiquement par l’État, et la langue de l’enfance qui « même quand on ne la parle plus, résonne encore ».

3. 2004 – Si l’hébreu est le centre d’intérêt de la réalisatrice pour des raisons personnelles, ce sont bien les langues qui la fascine. Ainsi, L’Alphabet de Bruly Bouabré (17 min) dresse le portrait de l’artiste ivoirien éponyme (surnommé « celui qui n’oublie pas ») qui a, entre autres, inventé dans les années 1950 une écriture syllabique afin de transcrire et enseigner la langue Bété, jusque-là exclusivement orale et non apprise à l’école. BrulyBouabréL’enjeu est bien de transmettre la langue vernaculaire et pas seulement la langue française (véhiculaire, coloniale) en se réappropriant l’identité et la culture de l’ethnie Bété à laquelle appartient l’artiste et, au-delà, celle de l’Afrique. Se dessine en creux ici un exil de l’intérieur et le désir d’être à nouveau « maître dans sa propre maison » (comme le dit Freud). Cette écriture est composée de 401 pictogrammes ou idéogrammes, fonctionnant à la manière de l’écriture hiéroglyphique et des rébus.

4. 2008 – Dans Langue sacrée, langue parlée (73 min), c’est la dimension historique et religieuse de l’hébreu qu’évoquent treize poètes et écrivains, laïcs ou non. Toutes les langues sont imprégnées d’histoire religieuse mais l’hébreu, promu langue nationale par décision politique  lors de la création de l’État d’Israël en 1948, représente un cas de figure notable. La réalisatrice s’intéresse surtout aux mutations de cette langue (perdue, retrouvée, revue et corrigée) et cet angle est particulièrement intéressant : de « morte » à vivante (revitalisée et modernisée), d’écrite à orale, d’orientale à occidentale, de religieuse (dédiée à la copie et la transmission du texte biblique ; Jérusalem) à profane (Tel-Aviv).

5. 2011Traduire (70 min) met en scène cette fois des traducteurs-trices NurithAvivTraduirede différents pays qui parlent de la façon dont ils-elles traduisent la littérature hébraïque (le Midrash, la poésie médiévale ou la littérature contemporaine) dans d’autres langues. Il est question aussi des transformations de la langue « cible » (comme le français) et de la langue « source » (ici l’hébreu) que la traduction nécessite. Et là aussi le point de vue est généralisable à d’autres langues.

La filmographie « babel » de Nurith Aviv problématise donc le plurilinguisme, individuel et collectif, sous l’angle surtout de la mémoire et de la transmission, avec ses pertes et ses espoirs, et cela dans un contexte d’exil. Ce qui frappe le plus est qu’une langue semble toujours devoir chasser (tuer) l’autre pour exister aux yeux des interviewés.

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