Sourds et langues des signes au cinéma (2)

Le film américain CODA (2021), inspiré de La famille Bélier (Eric Lartigau, 2014), vient récemment de mettre à l’honneur les sourds et la langue des signes (traduite et sous-titrée pour les spectateurs entendants) au cinéma (cf. mon billet précédent). Contrairement au film français, les trois personnages sourds principaux du premier sont interprétés par des sourds. Écrit et réalisé par Sian Heder, il a par ailleurs reçu 10 prix depuis sa sortie en 2021 lors du festival du film de Sundance, dont 3 décernés à Troy Kotsur pour le meilleur second rôle (SAG Awards, BAFA et Oscars 2022), 35 ans donc après celui qu’avait reçu Marlee Matlin, qui joue sa femme dans le film, pour Les Enfants du silence (1987).

Troy Kotsur applaudi en langue des signes par Marlee Matlin et les invités des Oscars. En lui remettant son prix, l’actrice coréenne Yuh-Jung Youn (Minari) a signé également son nom.

Premier Oscar pour un acteur sourd, premier aussi pour un film qui n’a pas été distribué en salle. Il fait date pour toutes ces raisons.

Le film lui-même raconte, sur le ton de la légèreté puisqu’il s’agit d’une comédie, un moment charnière de la vie de Ruby Rossi (Emilia Jones), 17 ans, seule entendante de sa famille qui gère une entreprise de pêche sur la côte du Massachusetts. Franck (Troy Kotsur) et Jackie (Marlee Matlin), les parents, et Leo (Daniel Durant), le frère, sont sourds et tous emploient la langue des signes américaine (ASL). Ruby est tiraillée entre son désir d’émancipation, dont sa passion pour le chant est le vecteur, et sa responsabilité familiale en tant qu’interprète, pont entre la communauté sourde et la communauté entendante. Le titre du film pose d’emblée la question de ce qui relie, et sépare, ces deux mondes. CODA est l’acronyme de Child of deaf adult qui désigne un enfant entendant de parents sourds. Alors que la majorité des enfants sourds naissent de parents entendants. CODA fait référence en même temps à la coda, terme principalement musical (période qui termine un morceau).

Emilia Jones a appris à signer et à chanter pour les besoins du film, de même que la réalisatrice Sian Heder, aidée en cela par deux spécialistes en ASL, Alexandria Wailes et Anne Tomasetti. « I wrote the script in English, and ASL is not translated English. It’s its own language entirely, [with] its own grammar, syntax and a culture that goes along with it ». Troy Kotsur fait remarquer quant à lui que ce n’est pas tout à fait la même chose d’écrire un scénario parce qu’un acteur est sourd ou de l’écrire parce qu’un personnage est sourd.

L’acteur s’est dit heureux d’avoir participé à sensibiliser les entendants à la langue des signes américaine et à la culture sourde. Dans un entretien, il recommande le court métrage Feeling Through (2019) réalisé par Doug Roland et nommé aux Oscars en 2021. Le film parle de la rencontre entre un jeune sans-abri et un homme sourd et aveugle. C’est la première fois qu’une personne sourde et aveugle (Robert Tarango) tient le rôle principal dans un film. Le titre du film est aussi à double sens, désignant le sens du toucher et évoquant le parcours qui consiste à s’ouvrir à l’autre. L’industrie cinématographique ne fait que l’entamer : « Très souvent, les handicapés ferment la marche parmi toutes [l]es communautés sous-représentées » (Doug Roland).

Sound of Metal, réalisé par Darius Marder, est également sorti en 2019 et nommé aux Oscars dans plusieurs catégories. Le film raconte le basculement de Ruben (Riz Ahmed), un batteur de noise rock, dans la surdité. Un film à l’opposé de la comédie optimiste que constitue CODA, même s’il est question également de transformation personnelle, de surdité (tardive), de langue des signes et de musique. Il traite en fait du traumatisme que constitue la perte d’audition, relativement brutale, pour quelqu’un qui entendait et qui doit s’adapter « à une nouvelle façon d’être » (selon l’acteur à propos de son apprentissage de l’ASL). Ruben est anéanti par cette surdité qui le prive de sa passion pour la musique, de son métier et de sa compagne Lou (Olivia Cooke). Il doit se résoudre, non sans mal, à intégrer une communauté sourde fondée par Joe (Paul Raci) et à apprendre la langue des signes, tout en optant pour un implant cochléaire pour recouvrer un semblant d’audition. Joe oralise en signant en même temps et communique au début avec Ruben au moyen d’un logiciel de reconnaissance vocale qui transcrit sa parole à l’écrit et que Ruben peut donc lire.

A sa sortie, le film a été sous-titré mais aussi audio-décrit afin de permettre aux spectateurs malentendants et entendants de partager ensemble « cette expérience dans une même salle de cinéma » (Darius Marder). Fait notable également : une grande partie du casting est sourde. L’acteur Paul Raci n’est pas sourd mais il est né de parents sourds et c’est un interprète certifié en ASL. Il est aussi musicien et chanteur principal d’un groupe qui joue en langue des signes. Comme Emilia Jones pour CODA, Riz Ahmed a pris des cours intensifs, de batterie ici, et de langue des signes durant 7 semaines. La déroute de son personnage est d’autant bien rendue que l’acteur s’est équipé d’implants insérés dans ses oreilles qui émettaient un bruit blanc l’empêchant d’entendre les voix, y compris la sienne : « Cela fait naître un genre de désespoir, comme s’il était désormais impossible de se connecter aux autres. Bien sûr, je ne pourrais jamais savoir ce que c’est que d’être complètement sourd, mais les implants ont contribué à créer certains des effets secondaires de la surdité, et c’était intense ». Dans le dossier de presse du film, il témoigne avec beaucoup de pertinence de son acculturation au monde des sourds :

« Quand on engage tout son corps dans le langage, on devient beaucoup plus expressif. Les personnes sourdes disent souvent que les personnes entendantes ont un blocage émotionnel vis-à-vis d’elles. Je l’ai compris, et cela m’a aidé à appréhender physiquement le rôle de Ruben »

« Pour les personnes qui subissent une perte auditive soudaine, le déni est une grande partie du processus, tout comme la honte. La terreur d’être déconnecté du monde, la honte d’être ostracisé. Ce monde est conçu pour des gens qui entendent et des gens qui voient ; il n’est pas étonnant qu’il y ait eu une si forte réponse au film de la part de la communauté sourde, dont les membres sont si heureux de se voir représentés comme une culture et une communauté, et non définis par leur handicap »

Sources

– ‘CODA’ Stars Marlee Matlin, Troy Kotsur & Daniel Durant Talk Authentic Portrait Of Deaf Culture & The Need To Represent It With A Broader Range Of Stories — Sundance Studio

Making Of CODA – Behind The Scenes & Talk With Emilia Jones, Marlee Matlin, D. Durant & Troy Kotsur

Justin Edgar, Will Coda’s Oscars triumph open the doors for disabled film-makers? Let’s hope so

– Quelle est la place du handicap à Hollywood ? [rtbf]

Film Sound of metal : de la musique au silence, devenir sourd

– Sound of metal trivia

– Le réalisateur et les acteurs, entendants et sourds, présentent Sound of metal

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