Sourds et langues des signes au cinéma

Durant cette épidémie du coronavirus, nous voyons davantage des interprètes en langue des signes française (LSF) traduisant les discours officiels retransmis à la télévision. Ces professionnels sont passés du petit médaillon au coin de l’image au premier plan, à côté du Président de la République ou des ministres. La visibilité de la LSF et de la culture sourde est beaucoup moins spectaculaire au cinéma quoique sensible surtout à partir des années 80. Il y a pourtant plus de 300 000 personnes sourdes en France et parmi elles environ 100 000 pratiqueraient la LSF. Cette proportion s’explique sans doute par le fait que la plupart des enfants sourds naissent de parents entendants et que l’objectif républicain privilégie toujours l’intégration des sourds dans une société majoritairement entendante. L’oralisation reste la voie privilégiée. La LSF (standardisée par l’abbé Charles Michel de l’Épée) a été aussi interdite d’usage à l’école à partir de 1880 avant d’y être à nouveau autorisée en 1991. Le linguiste américain William Stokoe est le premier en 1960 à démontrer que les langues des signes possédaient les mêmes caractéristiques structurales que les langues parlées : une double articulation entre des signes équivalents aux phonèmes du langage oral et une morphosyntaxe, dans une relation également arbitraire même si la part d’iconicité peut être plus importante que dans une langue orale, et soumise enfin à des variations spatio-temporelles. Il s’agit donc d’une langue à part entière, bien que reconnue légalement depuis seulement 2005 en France.

L’invention du cinéma doit beaucoup aux sourds. L’un des premiers appareils de prise de vue, le phonoscope ou photoscope, inventé par Georges Demenÿ en 1891, avait pour objectif de faciliter la lecture labiale par les sourds. Il a inspiré les frères Lumière pour leur cinématographe.

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Inversement, une langue des signes, par sa nature visuelle (mains, expressions faciales, regards, postures… participent de son expression) apparaît très cinématographique. Dans les films de fiction, les faux sourds (acteurs entendants qui jouent des sourds) sont bien plus nombreux que les vrais. En France, La famille Bélier de Eric Lartigau, sorti en 2014, est un exemple récent (Bande annonce). Les acteurs entendants doivent apprendre à signer pour les besoins d’un film et leurs façons de signer peuvent s’avérer maladroites. Il arrive aussi que la langue des signes représentée soit plus internationale, contenant beaucoup d’iconicité, et non une langue des signes particulière, française, américaine… On ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec les acteurs blancs qui jouaient des rôles de noirs au début du cinéma. L’une des différences est qu’il y a très peu d’acteurs ou d’actrices professionnelles sourdes (4 en France selon Wikipédia, parmi lesquelles Emmanuelle Laborit est la plus connue). Charlie Chaplin a été le premier à engager un sourd pour son film Une vie de chien (1921) et Cheri-bibi (1938) de Léon Mathot, est peut-être le premier film français dans lequel un acteur sourd (Maurice Humbert) signe. Le premier film centré sur un personnage sourd est Johnny Belinda (1948) réalisé par le roumain naturalisé américain Jean Negulesco (Voir un extrait). La présence de sourds qui oralisent est encore plus réduite : Un air si pur réalisé par Yves Angelo et sorti en 1997, dans lequel joue Emmanuelle Laborit, est une exception. Les Enfants du silence (Children of a Lesser God, de Randa Haines), sorti en 1986 et issu d’une pièce de théâtre, constitue certainement un tournant dans la représentation des sourds au cinéma. Marlee Matlin, sourde, a obtenu l’Oscar de la meilleure actrice pour ce film qui m’avait marquée (BA ; Extrait : Not in Silence…And Not In Sound). Emmanuelle Laborit avait repris le rôle au théâtre. Mais les sourds sont souvent encore représentés comme des victimes, des handicapés, et des « muets ». On imagine encore mal dans les films surtout français un sourd assassin par exemple ou un sourd dont la personnalité serait aussi complexe et ambivalente qu’un entendant. Ils sont plutôt victimes d’une représentation biaisée par des clichés, comme l’est souvent la LSF elle-même. Les rôles des sourds sont cependant plus complexes depuis les années 2000. Ainsi, dernier tournant à mentionner, le film The Tribe (2014) réalisé par Myroslav Slaboshpytskiy, dont l’action se déroule dans un internat pour jeunes malentendants, est le premier film de fiction entièrement en langue des signes (ukrainienne) et qui traite de violence (BA). Les récompenses qu’il a reçues à Cannes vont peut-être changer les représentations des sourds au cinéma.

Listes de films

Les sourds au cinéma

La page wikipédia présente une liste d’acteurs et actrices surtout sourdes ainsi qu’une filmographie impressionante. Les films (des années 20 aux années 2020) recensent la présence, marginale ou centrale, de personnes sourdes utilisant la langue des signes ou non. Autrement dit, la liste est très étendue.

Langue des signes française au cinéma

Liste chronologique de 54 films et téléfilms impliquant des « vrais » ou « faux » sourds qui signent.

Liste de 62 films dont la trame narrative implique des langues des signes ou dont les personnages utilisent des langues des signes.

Liste de 24 films où apparaissent des personnages sourds.

Avis de sourds

– L’avis de Viguen Shirvanian (qui oralise), sur La Famille Bélier

« Ce n’est pas une langue qu’on apprend en quelques jours. Mais malgré toutes ces maladresses, qui ne témoignent pas d’un manque de respect comme j’ai pu le lire, il faut encourager la démarche de vouloir s’intéresser à la communauté sourde dans le cadre d’une comédie populaire qui vise le grand public ». Mais d’autres sourds, telle la journaliste anglaise Rebecca Atkinson, le considère comme « une nouvelle insulte cinématographique à la communauté sourde » (The Guardian) parce que les acteurs sont des faux sourds et que leurs préoccupations sont éloignées de « la » communauté. Elle juge également que la langue est mal signée.

– Les Sourds au cinéma – Lucas Wild

Critique par un sourd et en LSF de 6 films (Marie Heurtin, The Tribe, Les enfants du Silence, The Hammer, Les Pays des Sourds, J’avancerai vers toi avec des yeux d’un Sourd). Il faut cliquer sur l’icône des sous-titres pour ceux qui ne connaissent pas la langue des signes.

– La langue des signes selon Emmanuelle Laborit (2016)

Analyses

– L’image des sourds dans le cinéma (pdf)

Une interview de Guy Jouannet, auteur du livre “L’écran sourd. Les représentations du sourd dans la création cinématographique et audiovisuelle” (1999).

Vrais ou faux : les Sourds au cinéma (2012)

Une émission de la RTS, source importante de ce billet.

– GUITTENY, Pierre. Traduction audiovisuelle et langue des signes, In : Traduction et médias audiovisuels. Villeneuve d’Ascq : Presses universitaires du Septentrion, 2011, p. 215-228.

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